Voilà, 2013 est arrivé et ce nouvel article s’est fait attendre. Période de fêtes, choses à préparer pour la rentrée… Ceci expliquant cela, j’espère que vous aurez tout même pu apaiser votre faim de Ludosophie lors de vos dernières visites sur le blog, en découvrant ou redécouvrant d’anciens post.

Certes Noël est passé, mais je me suis dernièrement demandé ce qu’il en était concernant les jeux sur ce thème. Autant dire que si l’on se réfère à la dimension religieuse de la nativité, c’est le vide absolu. En dépit de mes recherches, je n’ai trouvé aucun jeu qui s’attachait à traiter ce thème (peut-être que pour votre part vous en connaissez, si tel est le cas n’hésitez pas à laisser un commentaire). Il est possible que, dans le cadre d’un RPG, à travers une mythologie fantastique, ce thème ait été abordé mais je n’en ai malheureusement pas connaissance. On peut se demander pourquoi ?

Un thème faisant directement référence à un fait religieux reste peut-être tabou et compliqué à aborder dans le cadre de ce média. Peut-être que, comme le présuppose d’autres thèmes telle que la sexualité, le jeu vidéo manque encore de maturité pour aborder ce thème. Où, encore, il est possible qu’il n’y ait rien de suffisamment fun dans ce thème pour le transposer à travers le media vidéo ludique.

Noel

Alors, intéressons nous à l’aspect plus populaire de ces périodes et à sa symbolique. La neige, le sapin, les cadeaux, les chants de Noel et bien entendu… le Père Noël. Si le paysage est ici moins désertique, il n’en est pas pour autant plus séduisant.

Souvent, l’on remarque que c’est l’aspect commercial de Noël qui se profile derrière certains jeux. Le thème devient une occasion de sortir un nouveau jeu qui, la plupart du temps, n’apporte pas grand chose à l’univers vidéo ludique, si ce n’est un level design adapté à la période de Noel. Des Lemmings (Christmas Lemmings de 1991 à 1994 sur Amiga et Commodore développé par Psygnosis) à Super James Pond 2 (développé par Vectordean en 1993 sur SNES), en passant par un Christhmas Night into dream (développé par la Sonic Team pour la Saturn, Noël 1996) qui, il faut l’avouer, était esthétiquement très plaisant… Rien de très innovant. Cependant, qu’en est-il du personnage central de ces fêtes, à savoir : Le père Noel ?

Le concernant, certaines de ses apparitions dans quelques jeu vidéo, bien que sympathiques, restent anecdotiques dans la trame générale du jeu, comme dans le cas des Stupids Invaders (Xilam, 2000, Dreamcast) ou de Shenmue (Sega, 2000, Dreamcast).

Extrait de Les zinzins de l'espace Stupid invaders de Ultimomanu et de Top 5 : Christmas video games/Jeux vidéo de Noël de JV247com)

 

C’est le plus souvent vers la plateforme que se sont orientés les développeurs qui voulaient mettre en scène les aventures du Père  Noël. Des jeux de plateformes qui, honnêtement, sont loin d’être intéressant et ont tout à envier aux classiques tels Super Mario Bros ou Sonic the Hedgehog. Exception faite de Daze Before Christmas (Funcom, 1994, Snes/Megadrive) qui n’est pas pour autant un chef d’œuvre, nous devons avouer que les jeux exploitant le personnage rondouillet, vêtu de rouge et à barbe blanche, souffrent souvent d’un gameplay rigide, d’une animation de mauvaise qualité et d’un intérêt particulièrement limité.  La vidéo qui suit, faisant retour sur quelques jeux permettant d’incarner Santa Claus, témoigne de ce fait malheureux.

 
Culture Game #7 - Le Père Noel dans le jeu... par Gameblog

Au vue de ce constat, nous pourrions nous étonner de voir le thème de Noël dans son ensemble si mal exploité. En effet, la dimension festive de cette période pourrait présager que les jeux la traitant soient tout aussi festifs, tout aussi attendus par les enfants et aussi agréables à découvrir qu’un cadeau qu’on développe. Or, il n’en est rien et c’est souvent la frustration qui prend le pas face à ce type de soft qui ressemble plus à un cadeau déposé au pied du sapin par le Père Fouettard. La question que je me suis posée était celle-ci : Comment se fait-il qu’il soit, en apparence, si difficile de parler, de raconter quelque chose, sur ce thème ?

Que cela soit explicite à travers le scénario, ou implicitement mis en œuvre par le gameplay, il s’agit bien de raconter et de mettre en scène quelque chose. Nous nous situons dans un acte symbolique qui tend à dépasser la simple dimension graphique du jeu tant au niveau du level design, que du character design. Finalement, ce qui semble porter préjudice à ces jeux réside dans le fait qu’ils misent énormément sur l’aspect immédiat mais s’engagent peu à nous raconter quelque chose. Toutefois, cette constatation ne suffit pas et ce qui semble plus pertinent de se demander c’est : Le thème des fêtes de Noël se prête-t-il à ce qu’on en dise quelque chose ?

Il y aurait surement à dire sur ces fêtes mais on s’apercevra rapidement que l’événement et le personnage qui lui est associé  son intrinsèquement liés. Même si certains jouent la carte de l’absurde et du décalé (Clay fighter 63 1/3 développé par Interplay, sur Nintendo64 en 1997.), il reste compliqué de faire évoluer Santa Claus en dehors de son « environnement naturel » et de l’imaginer dans un décor comme la jungle ou dans un monde post apocalyptique, par exemple. Au-delà de lien qui unit le personnage à son « environnement naturel », nous devons aussi noter qu’un certains nombre de propriétés sont liées à cette figure. Qu’il s’agisse de ses possessions (traineau, rennes ou lutins ouvriers), de ses gouts (le lait chaud), de ses pouvoirs (une super vitesse pour effectuer en une nuit ses livraisons dans tous les foyers du monde) ou de son lieu d’habitation, Santa Claus est posé comme une entité possédant certaines caractéristiques. Cependant, s’il l’on considère le caractère imaginaire du personnage, ce que nous lui attribuons en parlant à son sujet a-t-il un sens ? D’ailleurs, parlons nous vraiment au sujet de quelque chose, peut être n’y a-t-il pas d’objet référent dans toutes nos proposition concernant le Père Noël ?

 

Ces questions permettent potentiellement de comprendre, à défaut d’expliquer, que la manière d’appréhender ce thème reste complexe. Toutefois, c’est peut-être sous l’éclairage de la philosophie du langage que nous pouvons appréhender cette difficulté à parler, raconter quelque chose, à l’égard d’une figure comme le Père Noël.

Gottlob fregeTout d’abord, intéressons nous à ce que peut proposer la philosophie de Gottlob FREGE (Sens et Dénotation, 1892). Selon ce philosophe, un référent peut être connu, appréhendé, selon différentes modalités. C’est cela qu’il désigne par le terme de « sens » et qui est à considérer comme un chemin vers le référent. Ainsi, l’exemple type de la possibilité de plusieurs chemins de compréhension (sens) pour un même référent (une même dénotation) est celui-ci : Vénus est l’étoile du matin, Vénus est l’étoile du soir. Le référent est dans les deux cas Vénus cependant, la connaissance de cette entité se présente selon deux sens différents puisque dans un cas elle est identifiée comme l’étoile du matin, alors que dans l’autre elle est tenue pour l’étoile du soir. En ce qui concerne notre Père Noël, suffisamment de qualités lui sont attribuées pour que ce référent ait plusieurs sens, par exemple : L’homme au traineau tiré par des rennes, l’homme à barbe vêtu de rouge ou encore l’homme qui distribue des cadeaux la nuit de Noël. Ainsi, selon FREGE parler du Père Noël aurait bien un sens ou plutôt « des sens ». Toutefois, nous pouvons nous demander si la dimension imaginaire du personnage ne vient pas interférer et rendre difficile la possibilité de s’exprimer à son sujet. En tant qu’entité fictive, les propositions formulées au sujet du Père Noël ont-elles un véritable référent ?

En prenant l’exemple de « la suite qui converge le plus vite vers zéro », le philosophe met en évidence le fait qu’il peut y avoir des choses qui bénéficient de sens mais ne s’attachent à aucun référent, à la manière de sentiers s’enfonçant dans le néant ou l’infini. En effet, si l’on comprend bien que « la suite qui converge le plus vite vers zéro » est un chemin mathématique qui permet d’atteindre le zéro le plus rapidement possible, on ne peut identifier pour autant aucune réalité concrète et existante à pointer du doigt en disant : C’est cela la suite qui converge le plus vite vers zéro ! Par conséquent, FREGE relève la possibilité de réalités sans existence dont nous pouvons parler car, bien qu’elles n’aient pas de référent, elles disposent de sens. Ainsi, si l’on suit FREGE, à supposer que notre Père Noël soit un objet vide, une réalité sans existence, et que les propositions à son sujet n’ait pas de référent, nous pourrions tout de même en parler parce que celles-ci auraient un (ou des) sens.

 

Bertrand_RussellBertrand RUSSELL (dans On denoting, 1905) ré-envisageait  la question de la validité d’une proposition. Cependant, à la différence de FREGE, il insistait sur le fait que les Descriptions Définies n’ont très souvent pas de sens et parfois pas de référent. Mais qu’est ce qu’est une « Description Définie » ?

Il s’agit d’un groupe nominal qui ne permet pas d’identifier clairement une chose, telle « l’étoile du matin » composé de deux noms communs, à la différence d’un nom commun précis, telle que « Vénus ». Il en est de même si l’on utilise l’expression « Le cousin de Patrocle » pour parler  d’Achille, car on peut très bien connaître Achille sans savoir que son cousin est Patrocle. Par conséquent, la description définie (le groupe nominal) est moins précise que le nom propre et n’a pas de sens selon RUSSELL. Ainsi, nous pouvons relever que notre cas du « Père Noël » est aussi une description définie et que RUSSELL ne lui attribuerait pas de sens. Cependant, aurait-elle un référent pour ce philosophe ?

Se distinguant encore de FREGE, RUSSELL admet qu’il puisse y avoir des descriptions définies sans référent mais, pour autant, il se passe de l’idée des réalités sans existence. Ainsi, si pour FREGE le Père Noël est une réalité sans existence, chez RUSSELL il s’agirait simplement d’une expression mal formulée, d’une bizarrerie du langage qui engage par la suite des difficultés quand on lui associe des caractéristiques. Par conséquent, il pourrait effectivement être difficile de parler du Père Noël car cette expression n’est pas correcte et manque de formalisme. Si l’on étudie par exemple la proposition : « Le Père Noël distribue des cadeaux aux enfants », RUSSELL étudierait cette proposition de la sorte :

D’abord la clause ontologique : Il existe un individu qui est « Père Noël ».

Ensuite la clause d’unicité : Il existe un seul et unique individu qui est tel que cela.

Enfin l’assertion : Cet individu distribue des cadeaux aux enfants.

 La proposition : « Le Père Noël distribue des cadeaux aux enfants » apparait directement comme fausse puisqu’elle présuppose qu’on accepte au départ que le Père Noel existe. Il faut bien comprendre que la démarche du philosophe consiste, pour vérifier la valeur de la proposition, à vérifier la valeur ontologique de ce dont on parle. Lorsque l’on s’intéresse à l’ontologie, cela veut dire que l’on cherche à vérifier s’il y a un « Être », une entité. Dans le cas présent, pour vérifier la valeur de la proposition, on se demande s’il y a un « Être Père Noël », une « Entité Père Noël ». On va donc vérifier la proposition « Le Père Noël n’existe pas » de la même manière que précédemment :

 D’abord la clause ontologique : Il existe un individu qui est « Père Noël ».

Ensuite la clause d’unicité : Il existe un seul et unique individu qui est tel que cela.

Enfin l’assertion : Cet individu n’existe pas.

Ici, on remarque directement le paradoxe puisque pour montrer l’inexistence du Père Noël, on commence par poser son existence ce qui est totalement contradictoire. Par conséquent, en suivant le type d’analyse de RUSSELL, le Père Noël n’est pas une réalité sans existence mais une expression mal formulée. Si elle est mal formulée c’est parce que la négation ne permet pas d’identifier clairement ce que l’on remet en cause. En disant : « le Père Noël n’existe pas » dit-on que le Père Noël n’est qu’une réalité de l’ordre de la croyance qui n’a pas d’existence ? Ou dit-on qu’il n’y absolument rien, pas même une réalité de l’ordre de la croyance, qui peut être identifié par le terme Père Noël.

Pour juger de sa validité ontologique, il conviendrait mieux de formuler les choses à partir de la proposition « Il n'est pas vrai qu'il existe un individu qui est le Père Noël ». Ici on voit clairement à quoi s’applique la négation puisqu’elle concerne bien l’existence d’un individu, donc elle touche bien à l’ontologie et à l’Être, sans confusion avec la croyance.4149Au terme de tout ceci, nous pouvons penser que les jeux vidéo échouent à nous parler de ce personnage car il s’agit d’un thème bien plus complexe qu’il n’y parait. En effet, dès lors qu’il engage des questions ontologiques, celui-ci est suffisamment paradoxal pour être l’objet d’un casse tête pour la philosophie du langage, comme nous avons tenté de le montrer.

Pour finir, nous pourrions nous dire que cette longue analyse était inutile et qu’il suffisait de dire que la difficulté vient du fait que le Père Noël est un personnage fictif et imaginaire. Soit, mais Mario est aussi un personnage fictif et les développeurs sont bien plus à même d’en parler. Quelle différence y a-t-il entre le Père Noël et Mario ?

La différence tient à ce que « Mario » n’est pas une description définie. Il s’agit d’un nom propre qui détermine un individu précis, unique et concrètement délimité, bien qu’il soit fictif. Par conséquent, si la valeur ontologique du Père Noël peut être remise en cause, celle de Mario semble assurée. Cela nous engage à comprendre qu’une réalité fictive n’est pas une réalité sans existence. Mario est une réalité avec une existence qui a la qualité d’être fictive, mais le caractère fictif d’une chose n’est pas une qualité qui peut remettre en cause, à elle seule, l’existence d’une chose. Par conséquent, il est plus vrai de dire « Mario existe » que « le Père Noël existe », car la première proposition dispose d’une validité ontologique alors que la seconde en est privée.