Dans l’attente du prochain épisode de « Ludosophie en territoire cubique » voici un article sur un  jeu particulièrement atypique, à savoir : Papers Please. Développé par Lucas Pope, le jeu vous met dans la peau d’un agent des douanes en charge de contrôler le flux de visiteurs qui veulent entrer en Arstotzka, un pays de l’ancienne union communiste qui vient tout juste d’ouvrir ses frontières.Disponible sur Steam aux alentours de 9€, vous pourrez vous essayer à ce jeu indépendant sur une version bêta à partir de ce lien.

 

Original dans son concept avec une pâte graphique 8bits qui rappelle l’époque de la Nes, le jeu pourrait cependant sembler répétitif dans son gameplay. En réalité, il ne l’est pas tant que ça si l’on considère le fait qu’il renoue avec un état d’esprit qui était en vogue au temps des jeux 8bits qu’est une forme de scoring. Ici l’enjeu du score se répercutera, à la fin de chaque journée de jeu, sur votre capacité à remplir des exigences relatives à votre foyer (payer le chauffage, nourrir votre famille, etc.). S’il n’est pas plus répétitif que le fait d’aligner des blocs pour faire des lignes dans un Tetris, le gameplay de Papers Please trouve sa richesse dans l’augmentation constante de la vigilance à l’égard des visiteurs. Plus de données à traiter, de nouvelles conditions, plus de tentatives de fraudes, etc., tout cela enrichit progressivement le jeu.   

 

Nous avons tous pestés au moins une fois à l’égard d’une administration dont le service n’était pas satisfaisant. Dans ce jeu, prenant la place de l’agent de douane, on se rend compte de la difficulté que pose le traitement de données multiples de façon répétées, dans un temps court, et l’attention que celle-ci requière. Cependant, l’attention ne parait pas être une démarche « naturelle » mais requière d’orienter son regard et sa conscience sur un point focal précis. En d’autres termes, être attentif c’est procéder au choix de l’objet de notre attention et des objets sur lesquels celle-ci ne doit pas s’arrêter.

Si Papers Please n’est pas un serious game, il a au moins le mérite de nous faire travailler notre capacité à être attentif ne se limitant pas, ainsi, à cultiver une philosophie du scoring fondée sur des réflexes compulsifs. Le jeu nous engage fortement à orienter notre conscience par rapport à ce qui nous est proposé mais l’ajout constant de nouvelles directives nous engage aussi, parfois, à perdre notre attention sur des éléments importants qui nous avaient été présentés au préalable. Sur ce point, le jeu nous met assez bien en présence de la difficulté d’être attentif à une pluralité d’éléments et, surtout, sur le besoin d’un temps d’assimilation de certains gestes d’attention pour pouvoir réaliser, par la suite, des tâches plus complexes. Finalement, au-delà du réflexe et de l’attention, ce dont il est question dans ce jeu c’est du passage qui s’effectue entre l’attention consciente orientée volontairement et une conscience implicite de ce qui nous est proposé afin d’analyser la situation. D’ailleurs, au fur et à mesure du processus, l’analyse elle-même tient moins d’une étude consciemment motivée que d’une capacité de déduction presque implicite.     

 

La frustration est aussi à l’œuvre dans le jeu et ce, moins par rapport au fait qu’on ne pourra pas subvenir aux besoins du foyer, que par rapport au fait que l’on se sent vraiment responsable de l’erreur commise. Disposant de toutes les directives et documents nécessaires à la réalisation de votre travail, l’erreur ne devrait pas arriver et pourtant celle-ci a lieu. Lorsqu’elle se présente, c’est toujours par les mots : Ah je n’avais pas vu, je n’ai pas regardé, j’avais oublié, je n’ai pas fait attention… Bref, c’est à notre propre responsabilité que nous sommes ramenés, témoignant de notre difficulté à tenir l’ensemble des éléments présents sous la domination de notre conscience. Ne nous y trompons pas, l’attention est une intention, à savoir, celle de notre conscience consistant à s’attacher à certains objets plutôt qu’à d’autres. Par conséquent, il s’agit d’une voie, d’une direction, orientant la conscience dans sa façon de se rapporter au monde et de rapporter celui-ci vers elle. C’est précisément dans une relation noético-noématique qu’on s’engage et où il y a une forme de renversement des choses puisque c’est moins le jeu qui est frustrant, que la considération des limites de notre propre attention. Autrement dit, notre conscience devient elle-même un objet dont nous sommes conscients, sur lequel nous devenons attentifs puisque, très vite, nous sommes engagés à faire attention à notre capacité d’attention. Cependant, ne nous frustrons pas trop des limites de notre conscience et de ses capacités d’attention, car prendre plaisir au jeu passe par le fait d’entrer dans celui-ci, indépendamment des ratés qu’il peut y avoir. Se focaliser sur l’imperfection de notre « attentivité » reviendrait à se détourner du jeu au profit de notre propre conscience et à cultiver une frustration qui rendrait le jeu rebutant.

Papers please le montre bien, jouer ce n’est pas que gagner et réussir, c’est aussi faire l’expérience de ses propres puissances et de ses limites. Alors bon jeu à tous, en toute philosophie ;) .